Véritable village au cœur de la ville, le Mile-End a une couleur bien à lui, regroupant une faune bigarrée où logent et travaillent de nombreux artistes. Attirés par cet éclectisme, beaucoup d’entre eux ont trouvé refuge dans les imposants édifices du secteur St-Viateur Est. Autrefois composés de manufactures de textiles, ces bâtiments abritent aujourd’hui plusieurs ateliers et regroupements d’artistes qui bénéficient de grands espaces pour un loyer modique.

 La difficile cohabitation entre l’art et de la gentrification

C’était du moins le cas jusqu’à récemment. Victime de sa popularité, le quartier, comme avant lui plusieurs autres endroits prisés par les artistes montréalais, a connu au cours des dernières années une importante inflation immobilière. Celle-ci menaçant de plus en plus la présence des artistes dans le quartier, une réflexion citoyenne amorcée en 2009 a mené à la constitution de l’organisme Pied Carré (Pi2), à l’hiver 2010, afin de regrouper et de donner une voix aux artistes du quartier.

Dès le départ, la démarche est fortement ancrée dans la communauté : on organise des cafés citoyens pour discuter de la revitalisation du quartier et des conséquences possibles de son embourgeoisement, notamment la hausse des loyers commerciaux, l’homogénéité et la non-mixité sociale. Une étude réalisée aux débuts des activités de Pi2 révèle de son côté la précarité financière de nombreux artistes travaillant dans le quartier, dont les deux tiers disposent d’un revenu annuel de moins de 30 000$ par année et le tiers, de moins de 20 000$.

Dans ce contexte, les résidents et acteurs du quartier se retrouvent devant un dilemme entendu : la revitalisation du secteur Saint-Viateur Est pourrait très bien entraîner la délocalisation de plusieurs des quelques 800 artistes, artisans et travailleurs culturels qui occupent pas moins de 440 000 pieds carrés d’espaces de travail dédiés à la création, soit l’une des plus fortes concentrations au Canada.

Conserver et favoriser la synergie créative

Coordonnatrice de Pi2 depuis l’automne 2010, Raphaëlle Aubin explique la démarche de l’organisme : « Dès le départ, plusieurs citoyens nous ont signifié leur volonté de conserver cette présence artistique dans le quartier, qui est pourtant méconnue de plusieurs. » Différentes activités ont donc été mises sur pied, tant pour sensibiliser les citoyens à la présence et au travail des artistes (visites guidées, Ateliers Portes Ouvertes organisés par le Centre Clark) que pour discuter d’enjeux tels les baux commerciaux ou encore d’exemples de villes (Toronto, Londres, etc.) ayant adopté des politiques pour favoriser les lieux de création artistique.

« Présentement, on travaille dans une optique de sécurisation des espaces de création. On négocie donc avec les propriétaires de bâtiments la location d’un grand nombre de pieds carrés pour un bail à très long terme », de préciser Raphaëlle Aubin. Outre ces préoccupations essentielles, l’organisme Pi2 soutient également la mixité entre les artistes et la communauté, ce qui encourage les collaborations entre artistes, entre projets, et même entre des artistes et des petites entreprises innovantes et créatives.

Alors que, au cours des dernières années, les pouvoirs publics n’en ont pratiquement eu que pour les grands espaces de présentation de la culture, à témoin l’effervescence entourant le quartier des spectacle, l’action de Pi2 rappelle fort à propos qu’il est tout aussi important de protéger les lieux où cette culture se crée. À cet égard, son travail pourrait bien inspirer d’autres quartiers montréalais désirant protéger leur écosystème artistique et même en faire croître la portée par un ancrage plus grand dans leur communauté environnante.

Marc Ouimet
Pour la Corporation de développement communautaire Action Solidarité Grand Plateau (CDC-ASGP)

Notice de la photo : Frédérick Froument, « IMG_1632_45 », 2010.
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