Participants à l'OrdinothèqueDifficile de nier que l’informatique occupe maintenant une place incontournable dans nos sociétés modernes. De l’utilisation personnelle au milieu de travail en passant par les services publics et bancaires, l’ordinateur est partout. S’il facilite la vie à beaucoup d’entre nous, il représente cependant une barrière supplémentaire pour de nombreuses personnes qui ne maîtrisent pas cet outil, par exemple les personnes âgées, défavorisées ou encore peu scolarisées.

Œuvrant en alphabétisation populaire sur le Plateau Mont-Royal depuis maintenant 30 ans, le Centre de lecture et d’écriture de Montréal (CLÉ-Montréal) connaît bien cette problématique. Comme le rappelle Diane Lambert, travailleuse de longue date de l’organisme, CLÉ-Montréal a été l’un des premiers groupes à Montréal à utiliser l’informatique dans le cadre d’ateliers en alphabétisation populaire, au tournant des années 1990 : « On trouvait que c’était un outil qui renforçait la motivation des participantEs et leur estime de soi, notamment par le fait d’avoir un document final propre, sans ratures ni corrections. »

Quelques années plus tard, avec l’émergence d’Internet, CLÉ-Montréal a développé des outils en ligne à l’usage des personnes en alphabétisation, souvent en collaboration avec d’autres organismes et divers intervenantEs. « On s’est cependant rapidement rendu compte que les participantEs ne faisaient les exercices en ligne que lorsqu’ils venaient chez nous. Dans les faits, aucun d’entre eux ne disposait d’un ordinateur à la maison pour faire ces exercices à distance », de faire remarquer Christian Vaillant, lui aussi travailleur à CLÉ-Montréal.

« Je me rappelle m’être retrouvé devant le ministre du Gouvernement en ligne et lui avoir demandé comment le million de Québécois qui sont analphabètes feraient pour avoir accès à ce type de services. Il m’a dit de lui présenter un projet. D’essais en refus, nous avons fini par réussir à financer, au bout de trois ans, un projet pilote de prêts d’ordinateurs portables auprès de nos participantEs grâce au programme d’Appui au passage à la société de l’information (APSI). Ça a été la première phase de l’Ordinothèque. »

De fait, l’initiative s’est avérée un franc succès auprès des participantEs de l’organisme, dont la quasi-totalité sont des femmes, pour la plupart immigrantes. Pour plusieurs, l’accès à leur propre ordinateur doté d’une connexion à Internet est un facteur d’autonomie, notamment pour la recherche d’informations. Même si l’utilisation d’ordinateur représente un défi de taille pour les personnes en situation d’alphabétisation, elle est aussi une source de prise de confiance et renforce le désir d’apprendre.

L’Ordinothèque 2.0 : croissance et partenariats

Le succès de la première phase de l’Ordinothèque a donc inspiré CLÉ-Montréal à reconduire l’expérience, ouvrant cette fois les prêts à l’ensemble de la population. Plutôt que de se lancer à l’aveuglette, l’organisme a plutôt décidé de miser sur la collaboration avec d’autres organismes du quartier afin de rejoindre des populations spécifiques pouvant grandement bénéficier du projet.

Des partenariats ont ainsi été établis avec la cuisine populaire Resto-Plateau, un organisme d’insertion à l’emploi, avec l’organisme Projet Changement, qui donne des services aux aînéEs du quartier, ainsi qu’avec la bibliothèque du Plateau Mont-Royal. Pour Alexis Vaillant, technicien et animateur de l’Ordinothèque depuis ses tout débuts, ce partenariat a véritablement permis d’amener le projet à un autre niveau :

« Le fait de travailler avec des organismes qui desservent des groupes spécifiques comme Projet Changement et Resto-Plateau nous permet de rejoindre des gens avec lesquels nous n’étions pas en contact auparavant et qui profitent vraiment de nos services. Le partenariat avec la bibliothèque du Plateau nous permet également de rejoindre le grand public. Ce projet est vraiment un exemple original de ce que le communautaire peut offrir à la population lorsque plusieurs organismes unissent leurs forces pour répondre à un besoin particulier de celle-ci. »

Ainsi, en plus des prêts d’ordinateur, l’Ordinothèque 2.0 supporte également des cafés Internet dans les locaux de Resto-Plateau et de Projet Changement, ce qui permet aux personnes qui fréquentent ces organismes de se familiariser avec l’informatique, sous la supervision d’un bénévole. Comme le souligne Éric Billard, de Projet Changement :

« Les aînéEs démontrent une grande curiosité face aux nouvelles technologies, un univers que souvent ils ne saisissent pas très bien. Bien souvent, ils se sentent isoléEs dans un monde qui parle un langage qu’ils ne connaissent pas. Ils ont l’impression qu’une partie de la vie d’aujourd’hui leur échappe. Souvent, c’est la facilité de communication avec leurs proches qui les motivent à suivre des cours. C’est aussi une bonne façon pour des aînéEs à très faible revenu d’accéder à un univers jusque-là inaccessible. »

Perspectives pour l’avenir

Malgré ces réussites, les perspectives d’avenir ne sont pas réjouissantes pour l’Ordinothèque 2.0. « Normalement, on devrait élargir le service, mettre plus d’ordinateurs en circulation, on est rendu là », de dire Alexis Vaillant. Or, les récentes coupes gouvernementales dans le programme d’accès communautaire PAC-IJ, qui permettait à CLÉ-Montréal de compter sur des stagiaires, ainsi que la fin probable du programme APSI mettent carrément le projet en péril : « L’APSI, d’après ce qu’on en sait, c’est fini. Pour nous, c’est assez dramatique parce qu’on a une flotte de 50 ordinateurs portables et, à partir de 2013, nous n’aurons plus les ressources nécessaires pour les prêter », résume Christian Vaillant.

Seul l’avenir dira si le gouvernement permettra à l’Ordinothèque 2.0 de poursuivre ses activités ou encore si les différents organismes impliqués trouveront un moyen de faire vivre le projet. Comme c’est souvent le cas dans le milieu communautaire, toute la bonne volonté du monde ne suffit pas à pallier au manque de ressources. Alors que des appels se font de plus en plus entendre pour que le Québec se dote d’une stratégie numérique nationale, il importe de rappeler que l’accès aux nouvelles technologies pour les groupes les moins favorisés de la société doit être soutenu par les pouvoirs publics pour que la fracture numérique ne vienne pas augmenter la fracture sociale.

Marc Ouimet
Pour la Corporation de développement communautaire Action Solidarité Grand Plateau (CDC-ASGP)

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