Mission Mile-EndL’après-midi est ensoleillé, un chat dort au soleil et deux gars jouent « Honky Tonk Blues » à la guitare à côté. Un local simple, quelques tables et des piles de vêtements rangées sur des étagères, une grande cuisine à l’arrière. La Mission communautaire Mile-End est implantée dans le quartier depuis 1991 et subvient aux besoins les plus fondamentaux des personnes défavorisées : se nourrir et se vêtir.

Car la pauvreté est toujours présente dans ce Plateau trop souvent perçu comme aisé et branché, au point d’oublier cette réalité. Aujourd’hui, la Mission Mile-End sert plus de 6,600 repas par année et distribue 200 sacs de nourriture par semaine à ses membres. Comme le souligne sa directrice, Linda, (Lou) Hachey :

Les chiffres ont augmenté considérablement au cours des dernières années, la crise économique a directement affecté les personnes défavorisées quant à la possibilité pour elles de se trouver ou de conserver  un emploi. Nous avons beaucoup de clients qui, pour la majorité, sont sur l’aide sociale et qui souffrent de problèmes additionnels, dont plusieurs sont associés à la pauvreté chronique comme les problèmes de santé physique et mentale, l’isolement, la vulnérabilité, la toxicomanie, les problèmes d’alphabétisation. Nous avons aussi des aînés avec d’autres problèmes de santé spécifiques, de même que des personnes sans-abris.

Gentrification et déracinement

Avant d’être le quartier prisé qu’il est aujourd’hui, le Mile-End était plutôt populaire, multiethnique et accessible à la majorité des gens. Avec la multiplication des condos et la forte hausse des loyers depuis une quinzaine d’années, son visage a cependant grandement changé. Beaucoup de personnes en situation de pauvreté ont dû quitter leur logement , ce qui a eu pour effet de briser des réseaux de solidarité et familiaux qui contribuaient grandement à leur qualité de vie. Celles qui sont restées dans le quartier vivent maintenant avec moins de support, d’où la pertinence de la présence de la Mission Mile-End dans le quartier comme ressource et point d’ancrage et d’inclusion sociale.

Malgré tout, la pauvreté demeure, même si elle est parfois moins visible. Joanne Racette, organisatrice bénévole de l’atelier d’art communautaire de la Mission depuis 10 ans, se rappelle : « Ce qu’il y avait au début, dans le quartier, c’est des petits restaurants ordinaires où les gens pouvaient aller prendre un café pour pas grand chose, un déjeuner; pour 2$, t’avais tes toasts au fromage! Il n’y en a plus, ils ont tous disparu un après l’autre. »

Selon Linda (Lou) Hachey, la majorité des personnes pauvres ont été déplacées involontairement du quartier, bien qu’il demeure des poches de pauvreté, par exemple près du viaduc de la voie ferrée, aux abords de Parc-Extension; ici et là, quelques maisons de chambres. « Des endroits abordables pour habiter, il y en a peu dans le quartier, mais le besoin de manger et de se réunir est toujours là. La Mission fait ça, elle donne des cafés gratuits, les repas sont gratuits; c’est comme un pôle d’attraction. »

membres de la Mission Mile-EndSolidarité et leadership

Au-delà des services de première nécessité, la Mission Mile-End est aussi un réseau d’entraide et de soutien où les membres jouent un rôle de premier plan. Avec un personnel réduit, l’organisme compte sur le travail bénévole et indispensable de ses membres pour mener à bien ses activités de cuisine communautaire, de banque alimentaire, à la friperie Joyce, ainsi que les ateliers d’art communautaire et de musique. Pour des personnes vivant des situations difficiles, cette communauté leur apporte des services vitaux tout en respectant leur dignité et leur besoin d’appartenance, plusieurs choisissant d’ailleurs de s’y impliquer. Comme le souligne Linda (Lou) Hachey :

Il y a des gens qui disent que les personnes pauvres sont paresseuses, mon Dieu, ce sont elles qui tiennent cet endroit! Assoyez-vous ici et regardez un peu : ils sont constamment en train de faire des choses, de bouger, de cuisiner, de préparer des choses. C’est une communauté où l’on se soucie de son prochain. Un de nos membres qui fait du bénévolat dans le programme alimentaire nous a dit que son approche s’apparente à celle de l’armée : on ne laisse personne derrière. J’adore ça. Ici, on ne laisse personne avoir faim.

Les gens ici s’aident les uns les autres, quand quelqu’un a un problème avec l’aide sociale ou autre chose, quelqu’un d’autre vient me voir pour me demander d’aller lui parler… Nous avons également des membres qui accompagnent d’autres membres aux bureaux du gouvernement afin de remplacer leurs cartes d’identité perdues ou volées, les aider à trouver un appartement dans le quartier, etc. Tout le monde s’aide ici, ce sont des leaders, pas des paresseux ça c’est certain.

Pistes de solution

Comment vivre avec à peine 604$ par mois, avec le coût des logements et de la nourriture? « Les premiers trois jours, c’est facile, ce sont les 27 suivants qui sont difficiles! », lance un membre. Il n’y a pas de miracle : de la débrouille et de l’entraide. « Les compétences qu’il faut développer pour gérer la pauvreté, pour s’en sortir à chaque mois, sont énormes et sous-estimées », ajoute Linda (Lou) Hachey.

Comment éviter une aggravation de la dispersion des personnes en situation de pauvreté? Pour Linda (Lou) Hachey :

Elles ont besoin de plus de logement social qui soit intégré dans leur propre quartier. Les logements abordables dans lesquels elles vivaient auparavant ne leur sont plus accessibles. On ne peut pas revenir en arrière, mais essayons au moins de rétablir ce sentiment d’appartenance communautaire qui s’est estompé. Également, j’ajouterais qu’elles ont vraiment besoin d’un revenu décent et vivable.

En sortant, un coup d’œil rapide à la vitrine, néon rouge sur fond noir, un cœur, tout simplement. Ouvert aux gens dans le besoin, mais respirant aussi la joie de vivre. Une Mission de cœur, d’action et de solidarité. Le sourire pour la journée.

Marc Ouimet
Pour la Corporation de développement communautaire Action Solidarité Grand Plateau (CDC-ASGP)